Boris Vian
(1920-1959)
Beaucoup trop jeune lorsque j’ai lu Boris Vian pour la première fois, avec « J’irai cracher sur vos tombes », je l’avais très vite, trop vite, cataloguée dans les auteurs vulgaires, grossiers, ne sachant pas évoquer un récit sans montrer des scènes les plus abjects de sexe.
Analyse bien décevante, je vous l’accorde, de l’œuvre de Boris Vian.
Avec du recul, et quelques rides (enfin, pas vraiment beaucoup de rides mais cela ne serait tarder), j’y reviens aujourd’hui et me rends désormais compte de l’excellent talent de cette figure mythique du Paris d’après-guerre.
Manifestement hors du temps, voir décalé pour son époque, en combat perpétuel contre les injustices, la violence, Vian, homme révolté, ne pouvait que déranger dans les différents mondes (politique, artistique). Rejeté par les uns, poursuivi par les autres, il n’abandonnera nullement ses convictions. On ne peut le manquer, il est de toutes les parties : jazzman, auteur, poète, compositeur, chanteur, réalisateur, metteur en scène. Immanquable dans le sens où, comme vous pouvez vous en douter, il ne cesse de se faire remarquer.
Parler de Boris Vian sans évoquer ses déboires reviendrait au même que parler de Robin sans ses bois ! La question reste à savoir par quel scandale il me faut commencer. Attaquons par l’incorrigible romancier.
Nous sommes en juin 1946, Boris Vian propose « L’écume des jours » pour le prix pléiade. Soutenu par Queneau, Lemarchand, Paulhan et Sartre, il est persuadé de remporter le titre face à l’abbé Jean Grosjean. Manque de chance, il passe à côté du prix, ce qui ne l’empêchera pas de marquer l’histoire. En effet, peu de temps après cette grande déception, une rencontre fortuite va lui permettre de déverser sa rage sur cette société bien pensante. Au côté de Jean d’Halluin, jeune éditeur de la maison d’édition « les éditions de Scorpion », Boris Vian devient Vernon Sullivan. Parti d’un canular, « J’irai cracher sur vos tombes » prend corps en quelques semaines. Très vite, Vernon Sullivan, qui reste une distraction pour Vian, rapporte énormément d’argent en comparaison à ceux qu’il signe de son vrai nom. « L’écume des jours » passe à peu près inaperçu, quant à « Vercoquin », on n’en parle même pas. Il y a de quoi en perdre son latin. Pourquoi un tel engouement pour Sullivan ? Il est fort à parier que Boris Vian était loin de ce douter qu’un procès pour outrage aux mœurs suivi d’un scénario digne d’un bon roman allait le propulser parmi les êtres déchus. En effet, lorsqu’une plainte est déposée contre Vernon Sullivan pour son livre « J’irai cracher sur vos tombes » par quelques protagonistes qui ne voyaient rien que moins que l’aspect pornographique, au lieu d’y voir un véritable réquisitoire contre l’Amérique. Mais le scandale n’a pas pris encore toute son ampleur. Il faudra attendre pour cela LE fait divers, un représentant de commerce assassine sa maîtresse et se donne la mort après avoir déposé près de lui le roman de Sullivan ouvert à la page où le héros tue une jeune femme. Le Diable est lâché et s’en donne à cœur joie.
Ce sera le début d’une pléthore de plaintes et de nombreux débats quant à la responsabilité de l’auteur, de la liberté d’expression…Liberté et jeux de cache-cache pseudonymiques peu guère appréciés par le corps journalistique qui ne lui pardonnera jamais de s’être moqué de lui. Ainsi, une fois démasqué, Boris Vian perdra toute crédibilité auprès d’eux et par la même, toutes bonnes critiques quant à ses œuvres qui suivront. Quant au roman, il sera interdit de publication à partir de 1949. Il faudra attendre 1973 et les éditions Bourgeois pour que le texte soit de nouveau réédité.
Pour comprendre un peu plus Boris Vian en tant qu’écrivain, je ne peux m’empêcher de vous retranscrire sa bibliographie et vous notifier ses différentes facettes en fonction du pseudonyme adopté.
Pendant que Vernon Sullivan déverse toute sa verve dans des romans noirs et sarcastiques avec « j’irais cracher sur vos tombes », « Les morts ont tous la même peau », « Et on tuera tous les affreux », « Elles se rendent pas compte », Boris Vian palabre avec des romans plus fantastiques, poétiques et burlesques tels « L’écume des jours », « L’arrache-cœur », « l’herbe rouge » etc. Ce n’est sans compter sans la facette de Bison Ravi, qui lui aura pour rôle de s’occuper d’écrits concernant le jazz. Là encore, ses idées dérangeront étant donné qu’il déplore la disparition du véritable jazz - américain – en France.
Romans, essais et nouvelles :
L’arrache-cœur
Chroniques du menteur
Contes de fées, à l’usage des moyennes personnes
Ecrits pornographiques
L’écume des jours
Elles ne se rendent pas compte
Et on tuera tous les affreux
L’herbe rouge
J’irai cracher sur vos tombes
Le loup-garou et autres nouvelles
Manuel de Saint-Germain-Des-Prés
Les morts ont tous la même peau
Le ratichon baigneur
Traité de civisme
Troubles dans les Andains
Théâtre :
L’équarrissage pour tous suivi de Série blême et de Tête de méduse
Le goûter des généraux suivi de Le dernier des métiers et de Le chasseur français
Petits spectacles
Cinéma :
La belle époque
Cinéma science-fiction
Rue des ravissantes et 19 autres scénarios
Poésie :
Cantilènes en gelée
Cent sonnets
Je voudrais pas crever
Aux côtés de ces audacieux pamphlets, Vian déchaînera également des passions autour de ses prestations de jazz, se défoulera dans les colonnes de Jazz Hot en défendant corps et âme le be-bop, dénigré à l’époque. Parolier et interprète insolent, il chantera le Déserteur, chanson pacifiste écrite à la fin de la guerre d’Indochine (soit le 15 février 1954), et juste avant la guerre d’Algérie. Rebelote, ce texte est vu comme un scandale et l’interdiction ne tarde pas. "Monsieur le Président / Je vous fais une lettre / Que vous lirez peut-être / Si vous avez le temps / Je viens de recevoir / Mes papiers militaires / Pour partir à la guerre / Avant mercredi soir / Monsieur le Président / Je ne veux pas la faire / Je ne suis pas sur terre / Pour tuer les pauvres gens... ». Ironie de l’histoire, cette dernière sera repris en chœur par de nombreux écoliers.
Ses écrits musicaux seront également des réquisitoires bien aiguisés. Là encore, tiré de sa propre expérience personnelle, Boris Vian, enragé, dénonce : «Emplissez-vous les poches, éditeurs véreux, producteurs pistonnés, combinards patentés. Châtrez et tailladez, esclaves de service, et continuez à dire comme le bourreau : "Si je ne le fais pas, c’est un autre qui le fera". Votre raisonnement est très juste, parce que vous êtes des médiocres ; on en trouvera sûrement mille comme vous. Mais si Brassens ou Trenet s’arrêtent d’écrire, ce n’est pas un autre qui fera ce qu’ils faisaient… et c’est pour ça qu’au nom de tous ceux qui refusent, aussi longtemps qu’ils en auront la force, le règne de la platitude, je me permets, très respectueusement, de vous cracher à la gueule en toute amitié.» (En avant la zizique)
Musique :
Chansons
Chroniques de jazz
Derrière la zizique
Le chevalier de neige – Opéras
Ecrits sur le jazz
En avant la zizique
Jazz in Paris
Provocateur, Boris Vian restera l’un des artistes les plus novateurs, au style percutant, ayant marqué la vie intellectuelle et artistique française de l’après-guerre.
Une vie extrêmement bien remplie, du fait qu’il se savait condamner par des problèmes cardiaques, pourrait nous permettre d’alimenter nos soirées jusqu’à Noël, sinon plus. Cet article n’étant qu’un avant goût, je vous conseille vivement de lire entre autres « Les vies parallèles de Boris Vian » de Noël Arnaud.
Commentaires
Je ne connais rien des coulisses de "J'irai cracher sur vos tombes", que j'ai lu... il y a fort longtemps. Tu parles d'une lecture pour une ado ! Mais bon, il faut croire que je ne me suis pas arrêtée aux scènes "sulfureuses" à l'époque.
De Vian, j'aime aussi toutes ses chansons et surtout celles interprétées par Serge Régiani. C'est un délice. "Arthur ou qu'c'est t'a mis le corps" ou "Le déserteur" et tant d'autres.

J'avais lu le bouquin l'an dernier, une lecture plutôt sympa pour le coup mais dont je ne connaissais pas la mythologie (i.e. les émois qu'il suscita)