Avis aux Parisiens blasés qui, lassés de voir leur promenade quotidienne encombrée par les divers obstacles jonchant les trottoirs, ont fini par oublier de lever les yeux sur leur ville: allez prendre un peu de hauteur au musée Carnavalet où a été inaugurée, à l'occasion du mois de la photo, une exposition présentant une soixantaine de vues aériennes du Paris des années 60.
Voilà une autre façon de s'approprier la ville, en découvrant sous un angle inhabituel les hauts lieux de la capitale: les gares dont on parcourt les entrailles avec difficulté révèlent la sobriété de leur architecture, malgré l'enchevêtrement de voies qui les entourent; le Sacré-Cœur, qui pour une fois ne nous toise pas de sa hauteur, se laisse envisager dans la multiplicité de ses tours. On voit se saluer Petit et Grand-Palais, on verse sa petite larme devant les derniers clichés des Halles (les vraies) ou d'autres quartiers entièrement disparus. On admire les perspectives offertes derrière l'Arc-de-Triomphe ou la Tour Eiffel; on redécouvre le plan du Paris haussmannien, ses places, ses colonnes, ses ponts… Et bien sûr on termine en beauté par l'imprenable vue des îles de la Cité et Saint-Louis, à hauteur d'oiseau.
Des vues rares, parce qu'elles impliquent le privilège exceptionnel qu'a eu l'auteur de survoler Paris en avion, et qu'elles offrent ainsi un point de vue plus personnel que les clichés pris par satellite, sans se limiter aux classiques photos prises des toits.
Et des vues d'autant plus appréciables qu'on apprend également dans quelles conditions elles ont été prises, à savoir… aux risques et périls du photographe, Roger Henrard (1900-1975), qui, seul à bord de son avion, et le manche à balai coincé entre les genoux, parvient à choisir ses angles de vue, cadrer avec précision, pour nous offrir ces clichés remarquables. Après avoir précautionneusement, bien sûr, préparé son plan de vol selon le temps, l'orientation du soleil et tous les aspects techniques qui entrent en ligne de compte… et repéré quelques pistes d'atterrissage de fortune en cas d'incident …
Et ce, par pure passion (pour ne pas dire par pure folie, le bonhomme a quelques carlingues compressées à son actif): chef d'entreprise de profession, Henrard est parvenu à force de ténacité à mêler ses deux passe-temps favoris, l'aviation et la photo, pour se distinguer pendant la guerre puis après, effectuant des missions pour divers ministères et entreprises. Une passion qui transparaît dans ces quelques lignes extraites de ses mémoires, intitulées Un Enragé du ciel:
"J'ai l'habitude d'admirer Notre-Dame en venant du sud-est et de la découvrir lentement comme on déguste une liqueur. Je termine le cercle en survolant la Sainte-Chapelle posée comme un bijou rare entre les murs sévères du Palais de Justice. […] Je joue à cloche-pied entre les cours du Palais du Louvre, rebondissant place Vendôme, et après trois petits tours au-dessus de la colonne, m'enfuis à tire-d'aile comme une hirondelle du côté de l'Opéra dont je salue le dôme d'un balancement, réserve une œillade aux grands boulevards, […] m'enroule autour du Génie de la Bastille et puis, selon ma fantaisie, je vais admirer les dessins surréalistes formés par le parc zoologique de Vincennes, à moins que le Sacré-Cœur ne m'attire par sa blancheur."
Bienvenue à bord, mais attachez vos ceintures.
Le Tour de Paris – Photographies aériennes de Roger Henrard
Au Musée Carnavalet, du 7 novembre au 7 janvier, tlj sauf lundi, de 10h à 18h. Entrée libre
Le livre de l'expo, par Jean-Louis Cohen, est disponible chez Paris Musée à 39 euros.

Fans de cinéma, Gigolette vous emmène ce soir… au théâtre!
Rendez-vous sur les Champs, dans une salle de spectacles chère à Robert Hossein, pour assister à ce régal qu'est la pièce Votre serviteur Orson Welles.
Le rideau s'ouvre sur un studio d'enregistrement plutôt austère; un jeune ingénieur du son s'escrime à mettre en boîte des bandes-son de documentaires ou de spots publicitaires pour des laxatifs ou de la nourriture pour chats.
Sa "voix", c'est celle d'un géant grisonnant, fatigué, toussottant, volontiers râleur; une voix légendaire, pourtant, celle d'Orson Welles. Qui va sortir de l'ombre pour nous raconter, pendant près de deux heures, son existence hors du commun qui l'aura mené des lumières de Hollywood jusque dans l'anonymat le plus complet de ce petit studio miteux.
Tour à tour tonitruant du haut de sa haute stature, effondré dans son fauteuil ou sur le ton posé de la conversation, il évoque sa carrière d'enfant prodige du cinéma, ses rencontres avec les plus grands, nous raconte ses succès comme ses échecs, nous régalant au passage des bons mots dont il se délectait, nous gratifiant volontiers de récits croustillants de tournages ou de représentations.
Il nous offre également de beaux moments d'émotion, quand il se remémore ses combats contre un racisme encore très virulent dans le sud du pays, lorsqu'il voit ses plus fidèles amis l'abandonner, ou qu'il souligne la fragilité de l'actrice Rita Hayworth qui fut son épouse et pour laquelle il gardera jusqu'à la fin une profonde affection.
Comme on peut s'y attendre, il ne manque pas non plus de mentionner avec une amertume teintée de rancœur ses démêlés avec les journalistes, ni d'égratigner le petit monde du cinéma qui fut parfois si cruel avec lui, jusqu'à le renier définitivement pour ses emportements ou ses prises de position politiques; il renchérit en parlant de ses soucis pécuniaires qui n'auront pas cessé de le poursuivre, depuis ses balbutiements au théâtre jusqu'à cette pièce d'Othello qu'il ne parvient pas à financer, puisque même Spielberg renonce cette fois à lui accorder sa confiance.
Au cours de ce monologue à la fois touchant, passionnant et drôle, c'est tout un pan de l'histoire du cinéma que soulève pour nous le personnage. Avec une vivacité étonnante pour laquelle on se doit de rendre hommage au comédien qui tient le rôle principal, Jean-Claude Drouot. Avec la classe que lui confèrent sa stature titanesque, son impeccable costume trois-pièces et son chapeau vissé en biais sur sa trogne de fumeur de havanes, il incarne à merveille le géant indomptable du septième art, nous donnant envie de compatir à ses désillusions, de partager ses révoltes, et… de revoir ses incontournables chefs-d'œuvre. Merci l'artiste.
Votre serviteuse, Gigolette.
Votre serviteur Orson Welles
Adaptation par J. Collard d'une pièce de R. France, avec J.-C. Drouot et Serge Le Lay.
Théâtre Marigny, Paris 8ème

L'amour, comment ça va?
Maison de la Villette (M° Porte de la Villette)
Du mercredi au dimanche de 14 à 19h, jusqu'au 13 août
Entrée libre
Inaugurée logiquement au début du printemps, voici une exposition au titre presque racoleur, qui nous donne aussitôt envie d'aller étudier la question par une belle journée d'été, en sifflotant. Le problème, on s'en rendra vite compte, c'est que, derrière cette interrogation qui semble bien futile, se profile une réalité plus pragmatique; que, loin d'être une approche décontractée du sujet c'est une véritable étude sociologique que nous livrent les concepteurs de cette expo. Il s'agit avant tout de décrypter cette toile de fond qui sert de décor au drame de nos relations humaines.
Eh bien allons-y.
L'expo s'ouvre directement sur une analyse du climat socio-économique des dernières décennies: le poids des mots, le choc des photos (de Raymond Depardon et Sabine Delcour, entre autres), le visiteur est vite mis au parfum: clichés à l'appui, on lui présente sans sommation toutes les tares de notre société capitaliste, de la précarité de l'emploi et de ce qui en découle (vocations contrariées, multiplications des petits boulots, chômage) à la désertification des campagnes, en passant par d'autres maux tels que dépression, solitude, tristesse. On fait un détour par ces autres obsessions modernes que sont le sexe, le culte du corps, et leurs corollaires, la chirurgie plastique, le tourisme sexuel… Plus tard on parlera du sida, histoire de se remettre du baume au cœur…
Certes, tout cela n'est pas bien gai; mais on vous avait prévenu, cette première partie s'intitulait "il pleut des pierres sur l'amour". On redoute la suite…
Après les pierres, les pavés. Retour à la révolution sexuelle et aux mouvement contestataires de 68. Histoire de voir comment ont évolué les relations hommes-femmes. La part belle est faite à l'émancipation de la femme, on suit l'histoire des mouvements féministes, de leurs balbutiements dans les années cinquante, à la naissance du collectif "Ni putes ni soumises". A noter un fond documentaire extrêmement riche présentant reportages, interviews de l'époque, documents très intéressants et plutôt méconnus des nouvelles générations.
Question: et l'homme dans tout ça? Ah mais il n'en est pas question; on s'intéresse plutôt à la "sororité", ce sentiment fort qui naît entre les combattantes (à l'exclusion des femmes des classes défavorisées, précise un commentaire…). L'homme, figure de l'éternel oppresseur, a disparu du paysage. Reflet sans doute de cette époque troublée; mais il faut préciser également au passage, car c'est flagrant, que de toute façon l'expo est placée exclusivement sous le point de vue des femmes. Un coup d'œil à la plaquette de l'expo me confirme que la plupart des concepteurs de l'expo sont des femmes. CQFD.
Du difficile parcours vers la mixité on glisse tout naturellement vers l'histoire des mouvements homosexuels qui est également très approfondie.
Et à ce moment de la visite, on se demande un peu comment rassembler les pièces du puzzle, tout en appréhendant le résultat final. Car il faut admettre que le travail de documentation fourni pour cette expo est formidable; seulement, où est passée la problématique initiale? On s'attendait, sinon au classique "thèse-antithèse-synthèse", du moins à une véritable réflexion sur le sujet, confrontant plusieurs points de vue, abordant divers aspects du problème. Or le visiteur se voit asséner de façon quasi-dictatoriale une -LA- vérité, vérité plutôt sombre d'ailleurs; on venait pour une balade romantique, on assiste à une autopsie. Seules nos propres convictions nous empêchent de sortir déprimé de cette visite, où l'on s'acharne à vous prouver que l'amour est mort.
Quoique. Tout bien réfléchi, mon propos est exagéré. On parle tout de même d'amour dans cette expo. Réjouissez-vous. Il apparaît même à plusieurs reprises. On vous présente dans une vitrine les objets-types qui exaltent ce beau sentiment: poèmes sous verres, ustensiles de ménagère, cartes des années 20 où les tourtereaux ont les joues rosies au pastel, robes de mariées jaunies: alors l'amour, c'est ringard? Pas du tout: la preuve avec les "salons d'amour" des Pays-Bas, où des associations offrent aux handicapés physiques l'occasion de faire l'amour (faire l'amour?). Alors l'amour c'est l'anarchie? Non, voyez tous les exemples de familles présentées un peu plus loin; on se croirait un peu chez les Groseille et il est surtout question de monotonie et de déchirements, mais après?
Sinon, sur les 10 mètres qui vous conduisent vers la porte de sortie, on se met soudainement à vous parler de toutes les initiatives de solidarité qui naissent dans nos villes pour réunir les gens et lutter contre la solitude ou le handicap.
Eh ben voilà! C'est beau l'amour…
"Voies publiques"
"En ce temps-là, Paris s'appelait Lucette". Si la vérité sort de la bouche des enfants, personnellement je demande à vérifier. Me considérant moi-même comme plutôt inculte en histoire de Paris, j’ai décidé d’aller faire un tour au Pavillon de l’Arsenal, consacré à l’architecture et à l’urbanisme de la capitale.
Niché en plein centre du quartier de l’Arsenal, entre la Bastille et l’île Saint-Louis, le Pavillon est situé sur une petite place plutôt banale (se distinguant toutefois par cette étrange statue d’un Rimbaud complètement désarticulé), près d’un joli petit square très fleuri, à deux pas de la Seine et d'une vue imprenable sur le Pont Marie ; clou du spectacle, un doux parfum de crottin de cheval émanant de la caserne de la garde républicaine vous fait oublier un temps les gaz d’échappement et les nauséabondes effluves du métro. Mais je m'égare; trop influencée sans doute par le récent Printemps des Poètes.
Revenons à ce Pavillon, qui attire l’œil par sa façade métallique fin 19ème, mais s’ouvre sur un espace bétonné du plus pur style blockhaus. Peu importe, l’essentiel est ailleurs. Une fois la porte poussée, vous voilà invité à examiner la gigantesque maquette de Paris placée là en guise d'introduction à la visite. Puis l’exposition permanente vous propose de découvrir, par tableaux chronologiques, l’architecture de Paris au fil des siècles. On compare les principales politiques d’urbanisme développées par les gouvernants successifs selon les priorités du moment, de la défense de la ville à la glorification de tel ou tel personnage, en passant par l’écologie ou le divertissement des braves citoyens de Paris; on suit l’évolution du tracé des frontières, des murs d’enceinte de Philippe Auguste aux barres HLM d’après-guerre ; on assiste aux progrès effectués en matière d’hygiène, d’éclairage ou de transport.
Chaque texte est illustré d’une carte exposant clairement les changements intervenus dans l’aspect de la ville, et d’une présentation des principaux monuments érigés au cours de la période concernée; si vous êtes sage, vous aurez droit, au détour d’un panneau, à une vidéo, ou à une maquette qui n’aura d’autre intérêt que de vous rappeler vos jeux de construction de maternelle… sauf celle du quartier de La Défense, qui est particulièrement réussie.
Après cette plongée dans l’histoire de Paris, approche plus… conceptuelle : différents environnements, de l’îlot à la rue, sont détaillés ; on y apprend par exemple que chaque habitant prend dans son quartier des repères qui lui sont propres, comme la boulangerie, la crèche ou le bureau de poste. Stupéfiant, non ?
Après l’exposition permanente, montez jeter un coup d’œil à l’expo temporaire intitulée "Voies publiques". Elle a pour objectif de présenter les projets, passés et à venir, concernant l’urbanisme parisien.
Afin d’illustrer les principales politiques menées dans ce domaine, les concepteurs de l’expo ont choisi quelques quartiers caractéristiques dont ils expliquent l’évolution : les Halles bien sûr, le Front de Seine, la "grande croisée" (sous-entendu: des axes NS et OE, en clair: Châtelet et St-Michel), le quartier de l'Horloge… Ou comment les urbanistes se dépatouillent pour concevoir des espaces à la fois fonctionnels et vivants, selon un cahier des charges particulièrement contraignant. Cette présentation étant assez exhaustive, le mieux est peut-être de se concentrer sur des quartiers qui vous "parlent" : en ce qui me concerne je me suis particulièrement intéressée au fameux tramway des Maréchaux, ce projet faramineux qui verra les boulevards périphériques engorgés se métamorphoser en espaces conviviaux et abondamment arborés permettant à tous les usagers, du cycliste au livreur, d'évoluer aisément et en toute courtoisie. J’ai hâte d’y être, depuis le temps qu'on nous promet un lieu où les humains sauront cohabiter…
Je laisse d’autres parties de l’expo, un peu indigestes à mon goût, à votre appréciation de fins esthètes : exemple, les « périscopes » (sic) expliquant le pourquoi et le comment de telle connexion de lignes de bus (vidéo à l’appui, que d’émotion, on frôle le syndrome de Stendhal…). Ou les grands développements théoriques sur progrès et urbanisme (et démagogie?) qui, tout comme certains passages de l'expo du rez-de-chaussée, respirent à plein nez l'autosatisfaction des élites qui font tant pour nous…
Je finis par ma partie préférée, qui tient dans 6 mètres carrés à tout casser, et qui concerne l’histoire du mobilier urbain, des origines à nos jours ; ou comment se sont développés l’éclairage, les égouts, le réseau hydraulique, l’affichage… On en profite pour réviser les quelques incontournables dates de l'histoire de Paris à connaître absolument pour briller en société: 1605-1612: premiers bancs publics; 1781: premier trottoir; 1900: apparition du bâton blanc des agents de circulation; 1912: premier feu de signalisation (celui qu'on vous montre en photo se trouve, ça ne s'invente pas, sur le Carrefour des Ecrasés); 1972: cabines téléphoniques... 2006: gratuité des toilettes publiques!!! A ce sujet, si je puis me permettre une remarque personnelle, je suggère que, pour désigner les pissotières, nous reprenions ce charmant terme de "chalets de nécessité" hélas tombé en désuétude. On poursuit par l'évocation des grands noms qui ont fait Paris : Wallace, pour ses fontaines (dont il n'était d'ailleurs pas le concepteur), Morris, les colonnes, Guimard, les sorties de métro, Davioud (si si, les bancs doubles que vous avez tous squattés en shootant rêveusement dans les pigeons : c'est lui !), Decaux, ses abribus, poubelles et sanisettes qui enchantent notre quotidien. Je ne vous ferai pas l’injure de vous demander qui est Eugène Poubelle, mais saviez-vous qu’il avait déjà mis en place le tri sélectif ? Et oui, malheur à qui s'avisait de jeter ses chiffons dans le réceptacle destiné aux coquilles d'huîtres !!! Mais ceci est une autre histoire.
En attendant je vous invite à faire un tour dans cette double exposition (précision : l'entrée est libre), dont je fais un bilan plutôt mitigé, étant sans doute trop peu experte dans les domaines étudiés; je suis convaincue que les historiens, architectes, paysagistes et autres spécialistes se régaleront.
Pour ma part il me reste à vous parler livres. Si vous vous intéressez à l'architecture et à l'histoire de Paris, offrez-vous l'Atlas de Paris, un ouvrage passionnant et richement illustré édité chez Parigramme. Le catalogue de l'expo, Voies publiques – histoires et pratiques de l'espace public à Paris (éd. Picard) est également disponible, je l'ai feuilleté et je dois vous signaler –c'est une question de conscience professionnelle et de crédibilité- qu'hélas l'éditeur a omis de fournir la loupe et la boîte d'aspirine qui pourtant s'imposaient; c'est fort regrettable.
Mais je m'égare, encore une fois; ou plutôt non, c'est juste que je laisse s'exprimer librement ma sensibilité de libraire. Et de Gigolette. Personne n'est parfait.
(Paris, Denoël, collection « Médiations », 2005, 167 p.)
Daniel Arasse
Voici un livre qui risque de bouleverser plus d’un préjugé sur l’histoire de l’art et d’égratigner au passage bien des esprits chagrins, soucieux de bienséance et de conformisme tranquillement poussiéreux. Autant le dire tout de suite, cette superbe réedition du texte de Daniel Arasse (1944-2003) publié initialement en 2000 en Folio essais, bouscule les repères traditionnels de la discipline et renouvelle l’approche et la compréhension de la peinture telles qu’on les connaît habituellement. En six textes, qui prennent l’allure de petites fictions, prenant appui à chaque fois sur une œuvre ou un genre iconique, l’auteur parvient à emporter la fascination du lecteur tout au long de ce texte jubilatoire d’érudition et de fraîcheur, bien loin de la verbosité et du politiquement correct des savants du genre…
« On n’y voit rien » nous dit-on. Non pas qu’il n’y ait rien à voir, mais bien plutôt que nous ne savons plus voir. D’où la nécessité de désapprendre pour revenir au plus simple, au plus brut de la vision : « descriptions ». Tout un programme en fait… On nous invite ici à (ré)apprendre à voir un tableau, en partant d’une lecture a priori, pour mieux déconstruire le savoir stérile et ouvrir des perspectives nouvelles à l’expérience visuelle. Mais en plus de nous ouvrir les yeux, et de changer notre manière d’appréhender les œuvres, l’auteur nous rappelle finalement ce que « voir » veut dire, indiquant par-là, aux aveugles en sursis que nous sommes tous, une façon de lutter contre la pesanteur inévitable de l’habitude et de la fatigue qui alourdit nos paupières chaque jour un peu plus. Voir donc, c’est d’abord oublier ; tout oublier ; pout tout re-découvrir ; chaque fois revenir à zéro, de nouveau ; jusqu’à ce que l’évidence surgisse de la peinture elle-même en embrasant tout de notre pauvre vision ancienne. Voir, finalement, c’est faire peau neuve. Daniel Arasse ne nous offre, au bout du compte, rien de moins qu’une formidable occassion de faire muer notre vision en un regard sans cesse à l’affût, jamais rassasié, toujours curieux et avide de nouveauté.
Mais comment fait-il ? Allez-vous me dire. Comment fait-il cet homme pour nous apprendre de la sorte à dépouiller notre regard de ses loques encrassées de cendre et de suie ? Eh bien il me semble qu’une partie de la réponse se trouve dans ce qui fait la grande originalité de ce texte, à savoir une alliance, pourtant très délicate mais impeccablement menée, entre le sérieux des démonstrations et le ton très libre adopté par l’auteur, donnant ainsi corps au serio ludere (« jouer sérieusement ») du proverbe de la Renaissance. Car si l’angle d’attaque consiste a priori en « détails », en aspects apparemment triviaux d’une œuvre – un escargot traînant au bas d’une Annonciation de Francesco del Cossa, le regard de Gaspard dans une Adoration des Mages de Bruegel l’Ancien, une ligne d’ombre dans La Vénus d’Urbin du Titien – ou bien encore un « type » iconographique – la longueur des cheveux de Marie-Madeleine – et si le ton est parfois léger, l’enquête n’en est pas moins menée avec le plus grand sérieux et les interprétations proposées d’une rigueur irréprochable.


Un second élément de réponse apparaît lorsque l’on considère l’implication du lecteur au sein de ces textes. Car finalement, lorsque l’historien questionne, au plus près de la toile : que vois-je ? Qu’y a t-il à voir ? Le cheminement de sa réponse prend la forme d’un va-et-vient entre son regard inquisiteur et « naïf », et son intellect d’historien échafaudant des interprétations, des approches, au gré des cahots et des obstacles que la peinture étudiée impose. Or, au milieu de ce tumulte, le lecteur, loin d’être marginalisé, se trouve en fait, par le jeu du tutoiement et de la familiarité, introduit en qualité d’interlocuteur tiers, aux côtés de l’auteur qui se dédouble systématiquement en personnalités contraires et complémentaires, comme pour mieux faire jaillir la Vision par l’exercice de forces fertiles contradictoires. Le lecteur est donc impliqué dans la tension abyssale même d’un regard sur soi-même, comme pris entre deux reflets, participant ainsi au plus près aux remous d’une pensée et d’un regard en effervescence continuelle.
Un ouvrage subversif et érudit à mettre résolument entre toutes les mains !